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Le dispositif de la Commande publique et le design graphique (1982 - 2018)

Détail d’une maquette d’étude pour l’identité graphique de la commune de Mouans-Sartoux, 1990-1992. Conception graphique : Anna-Monika Jost. FNAC 91720.
 
« Susciter des créations singulières, et leur permettre d’être largement diffusées, les rendre accessibles au plus grand nombre dans l’espace public ; permettre à des artistes, des designers, des auteurs de réfléchir à des dispositifs ou créations qui se confrontent à un espace et/ou à différents types de publics (les plus larges possibles), sont les principes qui ont présidé à la commande publique en matière de design graphique. [1] »
 
 
La « commande publique » est un terme générique qui peut tout aussi bien désigner une commande passée par un organisme public, l’ensemble des procédures dont dispose l’administration publique pour passer commande – tel que les marchés publics, les délégations de service public et les contrats de partenariat –, et le dispositif de la Commande publique [2], objet de cet article.
Ce terme, de fait, polysémique, crée des confusions sur ce qui doit être considéré, ou non, comme des œuvres issues de la Commande publique.
Dans de nombreux documents émanant du ministère de la Culture dans les années 1980, sont ainsi énoncées comme des commandes publiques, les identités visuelles du musée d’Orsay (réalisée par Jean Widmer et Bruno Monguzzi), et du Parc de la Villette (réalisée par Grapus) qui, bien qu’étant des commandes d’établissements publics, n’ont ni été financées, ni été réalisées, au titre du budget de la Commande publique. 
 
Le dispositif de la Commande publique permet à l’État de commander une œuvre à un artiste vivant sur un thème précis et pour un lieu déterminé [3]. Il découle de la procédure du 1% initié par le Front populaire en 1936, et mis en place avec l’arrêté du 18 mai 1951.
Ces deux dispositifs sont néanmoins à différencier, tant dans leurs objectifs que dans leur mode de financement.
Le 1% artistique (ou culturel) est une procédure obligatoire [4] destinéeà financer la réalisation d’une œuvre d’art contemporain spécialement conçue pour le lieu dont la construction, la rénovation ou l’extension aura permis de dégager le budget pour sa réalisation. Il concerne principalement des bâtiments publics de l’État ou de collectivités locales comme les écoles, collèges, lycées, archives départementales, bibliothèques, etc. 
Le dispositif de la Commande publique associe l’État et des partenaires multiples (collectivités territoriales, établissements publics ou mécènes privés) dans le but « de contribuer à l’enrichissement du cadre de vie et au développement du patrimoine national, par la présence d’œuvre d’art en dehors des seules institutions spécialisées dans le domaine de l’art contemporain [5] ». Il investit quant à lui une multitude de lieux divers : gares, jardins, monuments historiques, espaces urbains, sites touristiques, forêts, etc. Constitutives de ce que l’on peut considérer comme un musée « à ciel ouvert [6] », les œuvres d’art issues de ce dispositif vont à la rencontre de la population dans ses propres lieux de vie et dans l’espace public. 
 
Avec la relance de la Commande publique au début des années 1980, le ministre de la Culture, Jack Lang souhaite accompagner la création, diffuser l’art contemporain en direction d’un large public – relançant l’idée d’une « démocratisation de l’accès à la culture » –, et rétablir un lien entre le public et l’art, et de surcroît l’art contemporain, dans un contexte majoritairement urbain. Il déploie une série de commandes où plusieurs orientations se chevauchent : les projets mémoriels statutaires [7] rendant hommage à de « grandes personnalités disparues qui se sont illustrées dans le domaine de la politique, de la littérature, des sciences et des arts [8] » –, et les œuvres contemporaines qui mettent fin à l’art monumental et allégorique [9] dans l’espace public. 
Dans ce contexte, la Commande publique dispose d’un budget propre à partir 1983, distinct de celui des achats, et affecté au bureau de la Commande publique. Ce service, créé au sein de la Délégation aux arts plastiques (Dap), est géré via « son bras séculaire [10]  » le Centre national des arts plastiques (Cnap). Les projets sont soumis à l’avis d’une commission nationale de la Commande publique depuis 1998, sur la base d’études de projet. Ces études [11] peuvent venir enrichir le Fonds national d’art contemporain [12] géré par le Cnap, et par la suite, faire l’objet de recherches ou d’expositions.
 
Même si cette relance s’inscrit dans une démarche visant à faire « l’éloge des “créatifs” » [13] et de la culture populaire en considérant des pratiques jusque-là méprisées, elle concerne essentiellement, dans ses premières années, la peinture, la sculpture, le secteur des métiers d’art (verriers, cristalliers, ferronniers d’art), le Mobilier National, les Manufactures ou d’autres disciplines comme l’art paysager [14]
Le design graphique, lui, en est, semble-t-il, absent malgré la volonté affirmée du ministère de la Culture de diversifier la commande et de valoriser l’ensemble de la création artistique. 
 
Entre 1982 et 1987, l’absence du design graphique dans ce dispositif peut sembler d’autant plus étonnante que la Commande publique est une des mesures privilégiées dans le plan de relance Graphisme et Typographie [15]. Claude Mollard, chargé de mission au Cabinet de Jack Lang, fait part dès janvier 1983, de sa volonté d’utiliser ce dispositif pour l’image des administrations et des communes [16] en faisant appel à des graphistes [17].
Mais ces intentions sont à prendre avec précaution au sens où dans les premières années du ministère Lang, le fonctionnement de la Commande publique n’est pas clairement définit, et le terme de « commande publique » s’emploie massivement.
 
L’identité visuelle du Centre national des arts plastiques, réalisée par Grapus et Topologies, est un cas caractéristique de ce contexte diaphorique. Initiée dans le cadre du plan de relance Graphisme et Typographie, ce projet est mentionné à plusieurs reprises comme « un exemple de commande publique », que ce soit dans des correspondances, des communiqués de presse ou encore des compte-rendu de réunions [18]. Destiné à servir de modèle, tant en terme de formes graphiques que dans sa mise en place, pour changer l’image de l’Administration et des établissements publics, il est fréquemment qualifié de « commande publique ». Ce projet ne figure toutefois pas sur les listes émises depuis 1985 [19] recensant les œuvres issues de la Commande publique. Il semblerait pourtant que cette identité soit la première Commande publique nationale de design graphique. Engagée dès 1982, elle a en effet été financée au titre des opérations de la Commande publique, les imputations budgétaires de ce projet apparaissant très clairement sur la ligne réservée. Cette hypothèse est étayée par plusieurs documents permettant d’affirmer qu’il s’agit bien d’une Commande publique : une note adressée à Claude Mollard, datée du 7 novembre 1984, détaillant la situation financière du Fonds de la Commande Publique, fait mention d’un budget de 1 400 000 Francs destiné à la « ligne graphique » [20] ; une seconde note adressée à Thierry Le Roy, Directeur de Cabinet, datée du 22 mai 1985, traitant des aspects budgétaires du fonds de la commande publique nationale, fait apparaître une provision de 400 000 Francs pour la « ligne graphique Grapus non utilisée » [21] ; Une fiche budgétaire, datée du 1eraoût 1985, et titrée « Commande Publique – Chapitre 657-23 », indique également le budget disponible « moins ligne graphique – solde du marché 1984 » [22] ; enfin le Catalogue des interventions individuelles et collectives du Cnap 1982-1983 [23], mentionnant ce projet comme une « Commande du fonds national de la commande publique », confirme également cette hypothèse.
 
Les premières années de la Commande publique témoignent d’une inattention portée à l’égard du design graphique dans ce dispositif. Une faible vague de commandes arrive entre 1987 et 1989, au nombre de six elles concernent en partie la célébration du bicentenaire de la Révolution (caractère typographique, affiche de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789) qui a été le moteur pour de nombreuses commandes dans tous les secteurs de la création. Les autres réalisations sont des affiches pour des événements tels que L’Année de la danse et la Ruée vers l’art, ou encore des projets d’études pour les trois diplômes nationaux délivrés par les écoles d’art. En 1989, un premier projet d’identité visuelle pour la Documentation française [24] annonce la tonalité des Commandes publiques de design graphique des années suivantes.
 
À partir des années 1990, les commandes vont se multiplier, et seront de plus grande envergure. « La présence de François Barré à la tête de la Délégation aux Arts Plastiques, est déterminante puisqu’il fait de la Commande publique une de ses priorités et engage ses équipes dans une véritable dynamique pour son extension » [25]. Il élargit le dispositif  aux autres disciplines artistiques dont le graphisme, et met en place une mission pour le graphisme d’utilité publique [26].
Les années 1990 sont en particulier marquées par les commandes d’identité visuelle et de signalétique pour des communes, parmi lesquelles figurent, entre autres, les réalisations d’Anna-Monika Jost pour la commune de Mouans-Sartoux (1990-1992), de François Fabrizi pour Chinon (1992), ou de l’Atelier de création graphique pour Cordes-sur-Ciel (1995). Les années 2000 sont, quant à elles, davantage tournées vers des commandes d’identité visuelle pour des institutions culturelles comme celles du Plateau Frac Île-de-France réalisée en 2002 par Laurent Fétis, du Jeu de Paume conçue par Rik Bas Baker en 2004, ou encore celle du Confort Moderne réalisée en 2007 par Laurent Mézsaros. 
En 2010, sollicité par le département de l’information et de la communication du ministère de la culture, le Cnap ouvre le dispositif de la Commande publique aux affiches d’événements nationaux portés par le ministère [27]. Les projets de design graphique se concentrent alors essentiellement sur le medium affiche. 
En 2015, suite à la modification du décret relatif à l’Établissement public du Centre national des arts plastiques [28], le budget de la Commande publique est rattaché à la Délégation générale de la création artistique (DGCA), le Cnap quant à lui poursuit les commandes d’études et d’œuvres qui viennent enrichir sa collection. Le caractère typographique Faune, dessiné en 2017 par Alice Savoie, est un exemple de projet réalisé dans le cadre de ces achats par commande. 
 
Les études des différents projets qu’ils soient issus de la Commande publique, ou des achats par commande, sont conservées dans la collection du Cnap. Elles constituent un fonds unique composé d’une multitude d’éléments variés – maquettes, croquis, tests d’impression, charte graphique, etc – peu présents habituellement dans les collections publiques. La richesse de ce fonds méconnu permet à la fois d’appréhender le métier de graphiste, de saisir l’évolution des techniques intrinsèquement liées à cette pratique, et d’observer les processus d’élaboration, de fabrication et de réalisation de projets graphiques dont les typologies de commandes sont extrêmement variées. 
 
 

[1] Rapport d’activité 2011 du Centre national des arts plastiques, Paris : Cnap, 2012, p. 18.

[2] Dans un souci de compréhension, nous utilisons dans ce texte une capitale sur le mot « commande » lorsqu’il s’agit du dispositif de la Commande publique, et une bas-de-casse dans les autres cas.

[3] Rapport d’activité 1984 du Centre national des arts plastiques, Paris : Cnap, 1985, p. 25.

[4] Le maître d’ouvrage doit consacrer 1% de son budget total à la réalisation d’une œuvre.

[6] L’expression « à ciel ouvert » est employée à plusieurs reprises dans l’ouvrage de Caroline Cros et Laurent Le Bon, L’Art à ciel ouvert, co-publié par les éditions Flammarion et le Centre national des arts plastiques en 2008. Elle figure également dans l’ouvrage de Christophe Domino, À ciel ouvert : l’art contemporain à l’échelle du paysage, publié aux éditions Scala en 1999. 

[7] Ces commandes statutaires semblent davantage répondre à la volonté du président François Mitterrand. Jack Lang était davantage tourné vers la commande d’œuvres non figuratives et abstraites.
Sur ces commandes statutaires commémoratives voir notamment Valérie Bussmann, « À Paris, la commande publique rend hommage aux Grands Hommes » dans Caroline Cros, Laurent Le Bon (éds.), L’Art à ciel ouvert, Paris : Flammarion / Cnap, 2008, p. 159-173.

[8] Rapport d’activités 1985 du Centre national des arts plastiques, Paris : Cnap, 1986, p. 34.

[9] « L'intervention artistique souhaitée ne doit pas se limiter à l'implantation d'une sculpture “célibataire”, dite monument, ou encore à des travaux de décoration. Elle doit être considérée dans son contexte (géographique, architectural, social…) et envisagée selon une méthodologie définie en conséquence. »
Site du ministère de la Culture : http://www.culture.gouv.fr/Regions/Drac-Nouvelle-Aquitaine/Creation-Indu...

[10] Dans les années 1980, cette formulation est beaucoup employée pour désigner le Cnap notamment vis-à-vis de la Dap. 

[11] L’« étude » regroupe les documents préparatoires à la réalisation de l’œuvre, elle permet de ce faire une idée du projet et de son processus de création.

[12] La conservation des études dans le Fonds national d’art contemporain dépend de leur nature. Certaines, considérées comme des œuvres y ont toute légitimité, d’autres sont davantage envisagées comme de la documentation. Comme nous l’analyserons dans un prochain article, cette distinction est fortement complexe lorsqu’il s’agit de design graphique.

[13] Ce terme est emprunté à Jérôme Glicenstein, « L’Art contemporain peut-il être populaire. Remarques à propos de Nuit blanche », Nouvelle revue d’esthétique, 2008/1 (n° 1), p. 22.

[14] Rapport d’activités 1984 du Centre national des arts plastiques, Paris : Cnap, 1985, p. 25-26 ; Rapport d’activités 1985 du Centre national des arts plastiques, Paris : Cnap, 1986, p. 33.

[15] Le plan de relance Graphisme et Typographie s’inscrit dans les plans de relance des métiers d’art mis en œuvre par Jack Lang. Un groupe interministériel chargé de proposer des mesures pour le plan de relance Graphisme et Typographie a été mis en place en 1982. Les travaux de ce groupe ont abouti à la remise d’un rapport dont les conclusions se traduisent par 14 mesures de relance, dont une concernant la commande publique. Voir Caroll Maréchal, « La naissance d’une politique de commandes graphiques. Partie 1 (1982-1986) » [en ligne]. Disponible sur : http://www.cnap.graphismeenfrance.fr/article/naissance-dune-politique-co...

[16] Jack Lang et Claude Mollard ont également tenté de déployer le dispositif de la Commande publique pour la conception des pièces de monnaie et des billets de banque, sans succès.
À ce propos voir : Claude Mollard, La culture est un combat. Les années Lang-Mollard, Paris : Puf, 2015, p. 74-75.

[17] Groupe de travail Graphisme et Typographie. Schéma de la séance sur la commande publique, 13 janvier 1983, p. 2-3. Archives nationales 19940053/7.
« Le Fonds de la commande publique du CNAP pourrait contribuer, selon des modalités à définir, au financement de certaines commandes passées à des artistes de talent par les collectivités locales ou d’autres administrations. »

[18] Groupe de travail Graphisme et Typographie. Schéma de la séance sur la commande publique, 13 janvier 1983. Archives nationales 19940053/7 ; Communiqué de presse. Plan de relance « Graphisme et Typographie ». Présentation générale, 13 novembre 1984. Archives nationales 19940053/7 ; 

[19] L’identité visuelle du Cnap figure uniquement dans le Catalogue des interventions individuelles et collectives du Cnap 1982-1983en tant que « Commande du fonds national de la commande publique ». Fonds documentaire de la DGCA, 353.77 DAP 11.

[20] Archives nationales 19970465/1 

[21] Archives nationales 19970465/1

[22] Archives nationales 19970465/2

[23] Fonds documentaire de la DGCA, 353.77 DAP 11

[24] L’identité visuelle de la Documentation française a fait l’objet d’un marché au titre de la Commande publique en 1989. Philippe Apeloïg, Carré Noir, Pippo Lionni, Minium, et Jean Widmer ont réalisé des propositions, leurs études sont conservées au Cnap dans le Fonds national d’art contemporain. 

[25] Caroline Cros, « Démocratiser l’art, des tentatives publiques des années 1930 à nos jours » dans L’Art à ciel ouvertIbid., p. 151.

[26] François Barré a été Délégué aux arts plastiques de 1991 à 1995. Dès son arrivée en 1991, il met en place un poste de chargé de mission pour le graphisme d’utilité publique qu’il propose à Marsha Emanuel. 

[27] Jusqu’ici, seule l’affiche de la Fête de la musiquebénéficiait du dispositif. À partir de 2011, un dispositif de commande à des graphistes est mis en place, le Cnap en assure le suivi, et coordonne les modifications jusqu’au projet final. Ont ainsi bénéficié de ce dispositif, les manifestations Rendez-vous aux jardins, le Festival de l’histoire de l’artDix-moi dix mots, semaine de la langue française, ou encore les Journées européennes du patrimoine.

[28] Décret n° 2015-463 du 23 avril 2015 relatif à l’Établissement public du Centre national des arts plastiques, Journal Officiel de la République française, n° 0097, 25 avril 2015, p. 7314, texte n° 23.
Disponible sur : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030517673&categorieLien=id
Arrêté du 13 juillet 2015 portant composition et fonctionnement de la commission d’acquisition et de commande du Centre national des arts plastiques, Journal Officiel de la République française, n° 0167, 22 juillet 2015, p. 12472, texte n° 48.
Disponible sur : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030914...

 

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